Espace prière


Jean était le petit valet des Verdier à la Chaume-Blanche. Il avait dix ans, mais il en paraissait huit, tant il était petit (on dit ch’tit là bas).
Mais il n’avait pas son pareil pour les animaux ; il dormait dans l’étable, ne mangeait pas lourd. Il ne se plaignait jamais. Il était toujours gentil avec ses maîtres, portait les seaux aussi gros que lui, attelait l’âne, touchait les bœufs pour le labour et aidait la patronne quand le travail était fini.
Le soir, bien au chaud dans l’étable, il essayait de se rappeler une prière qu’on lui avait apprise chez les sœurs qui « louaient » les enfants à partir de 6 ans car elles étaient trop pauvres pour les garder plus longtemps.
Il avait bien besoin de prier parce qu’il se sentait seul malgré l’amitié des animaux. En effet, les maîtres, eux, n’étaient jamais contents : « tu ne fais pas comme on veut, tu t’y prends mal, tu n’es bon à rien. Jean, lui, n’était pas fâché, seulement triste de ne pas « savoir s’y prendre » comme on disait…
Or une nuit, c’était Noël. Une très grosse étoile brillait dans le ciel.
Les maîtres, eux, n’allaient pas à la Messe, ils n’y allaient jamais mais ils faisaient grand dîner ; la bûche, énorme luisait jusque dans l’étable et dans le four, les gâteaux sentaient bon. Jean, lui, s’était endormi. Il n’avait pas eu faim ; il avait laissé dans ses poches sa gourde d’eau, son croûton de pain et son fromage.

Tout d’un coup, il se réveilla en sursaut. C’était le coq qui chantait en pleine nuit un chant bizarre : « Christus natus est ! » Aussitôt, moutons et chèvres se mirent à bêler : « ubi, ubi, ubi » (cela veut dire « où donc ? ») ; l’âne se mit à braire « in Bethléem, in Bethléem » ; alors la Jolie, la vache qui portait la cloche et qui s’était enrubannée, beugla : « eamus, eamus ». (allons-y, allons-y).


Jean n’en revenait pas. Les animaux étaient tous détachés ; les chiens, les chats, les pintades, les dindes, les poules, les pigeons et ceux dont on ne voulait pas, les souris, les rats et même les escargots tous se mettaient en route. Monte sur mon dos, dit l’âne à Jean. Jean était inquiet : « - que vont dire les maîtres ? » - « ils ne sauront pas ; demain dès l’aube, nous serons de retour ».
Ce fut un très court voyage et pourtant, il y a loin du Berry à Bethléem ; mais l’âne et les deux grands bœufs disaient, « dépêchons-nous » et soudain ils furent tous emportés dans le ciel sur les ailes de lumière des Anges.
Pour Jean, ce fut l’émerveillement. On était de nouveau dans une étable, avec des bergers, des moutons, des gens comme ses maîtres, mais ils chantaient et ils avaient apporté des cadeaux magnifiques : du lait mousseux, des gâteaux, du cidre et du vin.

Soudain, de son aile, l’Ange gardien de Jean le poussa en avant. : « Le petiot veut te voir. » Jean n’avait pas vu souvent son Ange gardien, sauf un soir de pleine lune où les loups hurlaient et où il avait peur. Il avait peur que ses maîtres ne soient fâchés en ayant vu la ferme désertée.
Mais non, ce n’était pas ça du tout ; Le tout petit, couché sur la paille (tout comme Jean chaque soir) lui tendait les bras. La maman était là, avec le sourire d’une vraie maman, une comme jamais Jean n’en avait eu. Jean sut tout de suite que l’enfant était Jésus, et ses parents Marie et Joseph. Jean, lui, n’avait pas d’autre cadeau que son quignon de pain, son bout de fromage et sa gourde ; c’était bien misérable ; il les posa devant le tout petit, puis, découvrant qu’il pouvait avoir froid, posa sur lui sa veste en peau de chèvre.
Le tout petit se mit à rire et regarda sa maman et son père, qui essayait de mettre un peu d’ordre, tandis que les bœufs et l’âne soufflaient sur l’enfant pour le réchauffer.
« Tu viens de donner tout ce que tu as, mon fils veut aussi te donner quelque chose. Qu’est ce que tu veux ? »
« Je voudrais que mes maîtres viennent ici aussi, on est si bien. Je voudrais qu’ils soient doux avec tout le monde et que, quand les cloches sonnent, nous allions tous à l’église…et puis, je voudrais mieux travailler pour qu’ils m’aiment un peu ».
L’ange gardien battit des ailes, malgré le regard courroucé de l’Archange Michel qui, avec son épée veillait pour que tout le monde se tienne bien.

Et ce fut tout de suite le matin. La voix de la patronne, une voix toute douce réveilla Jean : « Cette nuit, nous avons vu une grande lumière et tout est changé. Maintenant, tu seras le Fils que Dieu nous a donné. Tu vas aller à l’école et, je te promets, tous les dimanches, nous irons à la Messe …car Jésus que tu as vu cette nuit nous a tous sauvés. »
Et l’on murmure que, pendant que les maîtres disaient cela, le grand bélier noir poursuivait un méchant diable à l’habit tout déchiré et le lardait de coups de corne tandis que la meute des chiens hurlait. A la Chaume-Blanche, il n’y eut d’aussi bons patrons que les Verdier. Ils soignaient les pauvres, aidaient les sœurs, partageaient tout, travail, argent et fêtes ! Les bêtes, elles, se débrouillaient toutes seules pour faire le travail. La patronne n’avait plus qu’à les traire et changer la paille. Et Jean, plus tard devint prêtre car il voulait être tout le temps avec Jésus, Marie et Joseph ; Il fut curé de la Berthenoux, une superbe église comme on n’en voit plus guère. Une église qui fait peur aux démons. Et toute sa vie il dormit sur la paille au fond de son presbytère car il ne voulut jamais oublier comment il avait rencontré Jésus.
Marie Bernard